Interview de Kofy Yamgnane, ancien ministre, premier maire noir de France, par Bernard Mitjavile

Quand Kofy Yaingnane, premier maire noir de France et personnalité du monde politique breton, fait le bilan de sa vie, la quarantaine bien sonnée, un doute traverse son esprit.

"Dans mes moments de déprime je regrette de ne pas avoir été initié comme les autres jeunes de mon village de la tribu Bassar (au Togo), j'ai l'impression d'avoir manqué quelque chose de plus important que mon diplôme d'ingénieur."

C'est ce genre de réflexion qui rend la personnalité de Kofy intéressante et attachante. Il se considère à la fois comme un vrai breton, marié à une bretonne, il a reçu une éducation typiquement occidentale mais reste profondément en même temps un africain du Togo.

A cheval entre deux cultures, il ne vit pas toujours cela facilement. "J'ai eu une enfance merveilleuse, raconte-t-il, plus belle que celle des petits occidentaux, je vivais très libre et en communion avec la nature mais en trente ans, je suis passé d'une société qui vivait pratiquement à l'âge de pierre, j'ai vu mon père faire le feu avec du silex, à la technologie la plus avancée quand je suis devenu enseignant en informatique, c'est vraiment un long chemin."

Il explique que le plus difficile pour lui, c'est quand il passe tous les ans ses vacances dans son village, dans la case de sa mère. Les gens vienne le voir à pied de 100 km à la ronde pour lui demander de régler leurs différents, le considérant comme une espèce de sage, comme un chef au pays des blancs, rôle dont il se passerait bien volontiers.

"Au bout de 15 jours, j'en peux plus, on vient me dire de partout d'aller voir le général (président du Togo) pour lui expliquer que ceci ou cela ne va pas, même les ministres viennent discuter avec moi sous l'arbre devant ma case" raconte-t-il.

Tout a commencé à l'âge de sept ans, quand le père Dauphine, un jésuite qui avait remarqué qu'il était doué pour les études, est venu le chercher dans son village pour faire de lui, selon l'expression de son père, "un homme aussi fort que l'homme blanc." Quand on lui demande s'il regrette d'avoir été poussé dans cette direction, il répond "non, bien sûr" mais il ajoute que si l'homme blanc est très fort du point de vue technologique, de l'organisation et de l'efficacité économique, il a beaucoup à apprendre des africains en ce qui concerne la solidarité, l'écoute.

"En Afrique, dit Kofy, il y a une civilisation orale, aussi on a intérêt à écouter mais je trouve inquiétant qu'en Occident, avec une civilisation aussi avancée, le respect de l'individu, de l'ancien, du vieux, l'hospitalité, toutes ces valeurs qui font la douceur d'une civilisation, soient autant absentes." Quand on lui objecte que la situation des droits de l'homme est loin d'être satisfaisante dans bien des pays africains, il le reconnaît volontiers et il explique que cela vient selon lui, d'un détournement des traditions Africaines par les états après l'indépendance.

"Dans les villages traditionnels, dit-il, il y a un chef qui est normalement chef à vie mais il y a aussi le contre-pouvoir des anciens qui sont chargés de dire la vérité et qui peuvent même déposer le chef; mais les chefs d'état en Afrique ont transposé l'idée du chef à vie en devenant présidents à vie mais ont en même temps supprimé le contre-pouvoir représenté par les anciens dans les villages, il n'y a pas l'équivalent des longues palabres au niveau national."

En fait, selon Kofy, en Afrique moderne, on a mélangé les systèmes politiques occidentaux et traditionnels africains bâtissant un système bâtard pire que ses origines. La solution selon lui pourrait venir d'hommes respectés qui accepteraient des contre-pouvoirs forts jouant au niveau national le rôle des anciens et de la palabre.

Il est tellement attaché à cette vie de village africain qu'il a transposé à SaintCoulitz dont il est le maire depuis 89 l'institufion du conseil des anciens, idée qui a été reprise depuis par bien d'autres communes françaises.

Ses électeurs, un peu surpris, ont rapidement accepté l'idée et maintenant chaque conseil municipal est précédé d'une réunion des anciens qui débattent des mêmes problèmes et donnent leur avis, la décision finale dépendant du conseil municipal.

"Cela m'a permis de mieux saisir de nombreux problèmes, ainsi, les anciens ont les premiers attiré mon attention sur la pollution de la rivière locale à cause de la quantité de lisier (excréments de cochon) répandu sur un champ qui longeait son cours."

Les vieux, dit-il, ont le temps de discuter des problèmes et peuvent vraiment aider les jeunes, plus qu'ils ne le font en général car à l'âge de la retraite, la société bien souvent les marginalise. "Tu sais, explique-t-il humblement je ne suis pas le genre de personne qui croient après avoir passé deux ans dans un coin, qu'ils savent tout."

Quand il a annoncé aux anciens de son village natal qu'il était élu maire, ils ont eu une réaction de surprise: "Comment, chef de village à ton âge, ils n'ont personne de plus âgé chez eux, les blancs." Et pour mieux lui faire comprendre l'importance de l'âge, ils ont ajouté "notre général, c'est un jeune, il ne fait que des c ... eries."

L'importance des anciens vient selon Kofy, non seulement de leur expérience mais du fait qu'en Afrique ils jouent aussi le rôle de médiateur avec le monde des ancêtres, des esprits invisibles. Il confesse avec regret que lui, il ne pourra peut-être jamais bien remplir ce rôle car il n'a pas été initié.

Il n'est pas devenu maire uu jour au lendemain. Ainsi, après s'être marié durant ses études à Brest avec une bretonne qui étudiait les mathématiques, il a reçu un accueil peu chaleureux quand la direction départementale de l'équipement l'a envoyé en tant que jeune ingénieur à Chateaudun.

"Il n'y avait pas moyen de trouver un logement alors que de toute évidence, il y avait pas mal d'appartements libres à Chateaudun" explique-t-il.

Finalement, il a du se résoudre à s'installer dans le village voisin de St Coulitz où une brave dame lui a offert sans hésiter une maison qu'elle possédait. Dans ce village de la Bretagne profonde, on n'avait pas l'habitude de voir un africain et il raconte que parfois, quand il visitait une ferme, les enfants s'enfuyaient en criant à son arrivée, voyant pour la première fois de leur vie quelqu'un d'une autre race. Grâce à sa position d'ingénieur de l'équipement, il a aidé de nombreux agriculteurs à résoudre des problèmes avec l'administration, à remplir des formulaires. Ll a milité dans l'association des parents d'élèves et au secours catholique, puis un beau jour, il est arrêté sur son chemin au retour du travail par un agriculteur sur son tracteur qui lui dit qu'il est le plus qualifié pour être le prochain maire. Après de nombreuses hésitations, il accepte et est élu triomphalement.

Suite à son élection, l'association des maires noirs des Etats Unis l'a invité à son dernier congrès, ce qui ne l'a pas vraiment enchanté. "Je ne me considère pas comme un maire noir mais comme un maire tout court et je veux être jugé sur les résultats de ma gestion en tant que maire et non en tant que maire noir" dit-il.

La politique l'a aussi appelé, en particulier le parti socialiste, mais aujourd'hui, il préfère garder ses distances. "J'ai toujours ma carte du PS mais je ne me reconnais pas dans les partis aujourd'hui. Quand on pense que les socialistes voulaient changer la vie en 1981 et que l'on voit où ils en sont aujourd'hui, il y a de quoi être désabusé" conclut-il.

 

Interview publié dans le magasine Référence