INTERVIEW D'ALAIN MADELIN

Par B. Mitjavile pour le magazine "Sophiapolis"

 

 

Q : En France on a tendance à associer la modernité, la haute technologie avec de grandes entreprises, de grandes aventures industrielles qui ont souvent eu lieu sous la houlette de l'Etat. Comment voyez vous la relation entre modernité et libéralisme ?

-Alain Madelin : Libéralisme et modernité sont intimement associés car les sociétés modernes sont des sociétés de plus en plus complexes et ne peuvent être gérées de façon centralisée. On a crû longtemps, particulièrement en France, que plus les choses étaient compliquées, plus il fallait les contrôler d'en haut. Or les théoriciens de la complexité comme Ilya Prylogine et d'autres mettent en évidence par leurs travaux que c'est une absurdité. Plus les choses deviennent complexes, plus il faut favoriser l'auto-coordination des activités humaines en permettant à des acteurs toujours plus nombreux d'exercer librement et de façon responsable leur créativité. Nous sommes les héritiers de la civilisation de l'usine avec ses pyramides hiérarchiques et nous entrons dans la civilisation du savoir partagé. Cela amène à des remises en question dans les entreprises comme dans la vie politique.

Q : Comment conjuguer les technologies de pointe dans le domaine de la communication et les investissements souvent importants qu'elles nécessitent avec le monde des PME ?

A.M. : En France l'administration a eu les yeux de Chimène pour les grandes entreprises, si possibles publiques, et on associe un peu vite technologies de pointe et grandes entreprises. Or, sans vouloir insister sur la carrière de Bill Gates ou sur l'aventure d'Apple, nous voyons bien qu'aux Etats-Unis, la majorité des grandes entreprises high-tech de Silicon Valley ou d'ailleurs étaient de petites entreprises, des starters, il y a 20 ans. La vitalité du tissu économique reposera au début du 21ème siècle sur les PME/PMI. Il faut cesser de miser sur les gros et de prendre des mesures décourageant l'initiative. Or notre droit social comme notre code du travail sont mieux adaptés à la civilisation de l'usine, à la grande entreprise manufacturière plutôt qu'à l'entreprise à taille humaine. Notre système financier oriente les capitaux vers le colmatage des grands déficits plutôt que vers les PME.

Q : Mais en ce qui concerne Sophia Antipolis et les autres technopoles, ne faut-il pas miser à la fois sur les grandes et les petites entreprises pour soutenir les technologies de recherche ?

A.M. : Oui, c'est vrai, il faut développer la fertilité croisée entre grandes entreprises et PME.

Q : La création de la BDPME (Banque des PME) est-elle une bonne réponse aux besoins de financement des PME ?

A.M. : Personnellement, je crois que les PME ont plus besoin de capital risque prêt à s'investir que de la BDPME. Une mesure qui va dans ce sens est la loi votée à l'initiative de mon ami, François d'Aubert, offrant un crédit d'impôt pour l'innovation. La BDPME a un rôle complémentaire, notamment un rôle important d'accompagnement et de contre-garantie du capital risque. Souvent, l'étape la plus importante consiste à rassembler les 50 ou 100.000 Francs nécessaires au départ.

Q : Est-ce que les chefs d'entreprise en France ne risquent pas de rater le train de la société d'information ?

A.M. : On est en retard par rapport aux Etats-Unis mais c'est un retard que nous sommes tout à fait capables de combler, d'autant que les technologies évoluent très rapidement. De plus, cette société de savoir partagée vers laquelle nous allons est une société d'initiatives, de créativité, j'allais presque dire de débrouillardise. Or ce sont là des qualités bien françaises.

Bernard Mitjavile 1999

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